Sur le succès des textes latins au Moyen Âge

Pascale BOURGAIN

École nationale des chartes

Dans une communauté textuelle comme celle du Moyen Âge latin, la diffusion des œuvres, donc leur influence sur les mentalités collectives et particulières, dépend de leur tradition écrite. Bien qu’il existe des types de textes, prières, contes et certains poèmes, qui ont besoin surtout de la mémoire d’un récitant et de l’attention des auditeurs, et que certains textes ne soient pas destinés à circuler mais à rester sur place, pour faire preuve, la situation la plus générale est que la multiplicité des copies indique l’intensité du besoin qui poussait les copistes et les lecteurs vers les textes.

La mobilité de l’objet-livre ne suffit pas à rendre compte des aléas de la diffusion. Transporté hors de sa sphère d’origine, un texte peut apparaître comme une découverte merveilleuse, ou bien disparaître par manque d’intérêt. Rare, il peut être l’objet de recherches anxieuses et de demandes de prêt ; il peut aussi dormir pendant des siècles avant d’être redécouvert par un lecteur fervent qui le relance en créant une nouvelle appétence. Chaque exemplaire a son destin ; mais à l’origine de son existence, il a fallu à chaque fois la décision de consacrer temps, peine et argent à le confectionner, et un grand nombre d’exemplaires signifie l’importance qu’une œuvre représente pour ses lecteurs.

Certes, le nombre de manuscrits subsistants n’est pas le seul moyen d’évaluer le succès d’un texte. Et les aléas de la conservation, joints aux modalités inégales de diffusion puis de résistance aux forces de destruction, font qu’il faut analyser avec prudence les chiffres obtenus, en fonction de l’époque de l’ouvrage, les manuscrits les plus anciens ayant eu plus de temps pour s’abîmer et se perdre ; en fonction du prix des exemplaires, les plus luxueux suscitant plus d’attention pour leur conservation mais aussi plus de convoitise, alors que les formes plus fragiles étaient vouées à l’éphémère, donc proportionnellement sans doute bien plus fréquentes à l’origine ; en fonction de leur utilisation, les plus lus, tels les ouvrages scolaires, étant plus sujets à l’usure et à la destruction.

Dépendant d’une grande quantité de paramètres, le pourcentage de manuscrits perdus est difficile à évaluer. Cependant, lorsqu’on arrive à un certain nombre de témoins, le comptage des manuscrits subsistants, dans la mesure où ils sont repérés dans les collections publiques, donne une idée approchée de l’audience d’un ouvrage. Et ce paramètre peut fournir une base à une évaluation de la réception des textes de culture.

Pourtant, malgré les instruments de travail dont nous disposons désormais, plus une œuvre est conservée dans un grand nombre d’exemplaires, plus les comptages deviennent hasardeux, plus vagues sont les évaluations, que l’abondance décourage ; et cela, non seulement pour les œuvres dont la réussite, lorsque nous la percevons, nous étonne, mais même pour des œuvres ou des auteurs célèbres.

Le présent projet consiste à rassembler des renseignements sur le nombre de témoins subsistants des ouvrages les plus lus du Moyen Âge latin, en les incluant dans une base de données qui permette de les trier non seulement par le nombre d’exemplaires, mais aussi par le genre ou la date d’écriture, idéalement aussi par la date et le pays d’origine des témoins.

Il ne s’agit pas de refaire ce qui est déjà fait. Les œuvres antiques et leurs traductions ont déjà été abondamment recensées et étudiées, et les instruments de travail ne manquent pas. Les manuscrits de la Bible sont également un monde à part, ainsi que les traditions d’Aristote. On laissera aussi de côté les textes humanistiques italiens, pour lesquels il existe d’autres entreprises. Mieux vaut s’en tenir aux œuvres composées pendant la période médiévale, à partir du Ve siècle. Cela sans négliger les derniers siècles du Moyen Âge, qui sont ceux pour lesquels le nombre des copies subsistantes est le plus élevé. De plus, en domaine latin, les deux derniers siècles du Moyen Âge ont souffert de la désaffection de la recherche alors justement que l’habitude de la lecture progresse spectaculairement et que le nombre de livres explose. Le terminus ad quem serait le moment où les œuvres à succès commencent à se diffuser directement par l’imprimerie.

Étant donné l’ampleur de la matière, une étude codicologique des manuscrits listés n’est pas envisageable. Il ne s’agit pas de remplacer les bases d’incipit ou les différentes Clavis, mais de donner au minimum un accès rapide aux informations en renvoyant, pour chaque ouvrage repéré, à l’édition, à l’étude ou à la base de données qui donne ces renseignements, et notamment, lorsqu’elles existent, aux études sur la diffusion qui permettent de préciser la répartition temporelle et géographique des exemplaires. Ces renseignements peuvent être tirés d’éditions récentes (mais les ouvrages très recopiés découragent ce type d’éditions complètes), ou bien d’études de tradition textuelle sans édition, ou de recherches ponctuelles. Les résultats seront donc inégaux. Pour les ouvrages plus anciens, on aura plus souvent des éditions datant les manuscrits, qui permettent de percevoir quand ils cessent d’être copiés, donc la désaffection après le succès, qui fait aussi partie de l’histoire littéraire. Pour des ouvrages contenus dans plusieurs centaines de manuscrits, la recherche sur la tradition du texte représenterait dans certains cas un travail de plusieurs années, et on devra donc se contenter parfois de la référence à l’évaluation la plus précise de la tradition ; mais la base permettra de repérer les ouvrages qui justifieraient ce type de recherche et peut-être d’en encourager la mise en chantier.

De toute façon, les nombres d’exemplaires repérés ne sont jamais que des indications a minima, qui ne tiennent pas compte des manuscrits inaccessibles dans des collections privées ou non identifiés. Ces chiffres ne peuvent qu’augmenter au fur et à mesure de la progression des moyens de recherche, et leur valeur est surtout incitative à la réflexion.

Le nombre d’exemplaires subsistants à partir desquels on peut considérer un ouvrage comme un best-seller est également à définir avec souplesse. Les titres les plus représentés seront bien évidemment les ouvrages qui avaient vocation à se trouver dans les dépôts d’institutions ayant une pérennité, soit les bibliothèques des couvents et des chapitres, donc les ouvrages de dévotion, de mystique, de méditation, et, à l’âge universitaire, les ouvrages de théologie et tous ceux qui servent à l’enseignement en université. Il ne faut sans doute pas mettre la barre au même niveau pour les ouvrages de ce type ou pour ceux qui, par leur nature, avaient moins d’occasions de se trouver préservés dans une institution stable. On peut envisager un chiffre d’environ trente exemplaires pour des œuvres plutôt profanes, de quarante pour les œuvres religieuses et philosophiques. Mais de nouvelles recherches sur un texte peuvent toujours révéler des réussites inattendues. Toute la communauté scientifique est sollicitée pour enrichir cette base de nouvelles découvertes sur des œuvres souvent lues.

En permettant d’interroger par nombre de témoins, par genre, par siècle, la base une fois établie devrait permettre d’évaluer les raisons du succès : à quel besoin une œuvre répond, comment elle va vers son public, les conditions d’une diffusion favorable, et peut-être le rapport entre ses qualités et son succès, en comparant avec les œuvres analogues qui en ont eu moins.

Outre les textes signalés dans la bibliographie de chaque notice « œuvre », afin d’identifier les œuvres transmises par plus de trente manuscrits, ont été dépouillés les répertoires, les collections, les ouvrages, et les bases de données suivant, ainsi que les catalogues de manuscrits suivant :

Répertoires

BLOOMFIELD, M.W., GUYOT, B.-G., Incipits of Latin Works on the Virtues and Vices, 1100-1500 A.D. : Including a Section of Incipits of Works on the Pater Noster, Cambridge (Mass.) : The mediaeval academy of America, 1979.

CARDELLE DE HARTMANN, C., Lateinische Dialoge 1200-1400. Literaturhistorische Studie und Repertorium, Leiden-Boston : Brill, 2007.

Clavis Scriptorum Latinorum Medii Aevi. Auctores Galliae, 735-987, vol. I-IV.1, Turnhout : Brepols, 1994-2015.

Commedie latine del XII e XIII secolo, vol. I-VI, Genova : Istituto di filologia classica e medievale, 1976-1998.

DIAZ Y DIAZ, M.C., Index scriptorum latinorum medii aevii hispanorum, Madrid, 1959.

KAEPPELI, T., PANELLA, E., Scriptores Ordinis Praedicatorum Medii Aevi, vol. I-IV, Romae : ex typis polyglottis Vaticanis, 1970-1993.

SCHALLER, D., KÖNSGEN, E., TAGLIABUE, J., Initia carminum Latinorum saeculo undecimo antiquiorum : bibliographisches Repertorium für die lateinische Dichtung der Antike und des früheren Mittelalters, Göttingen : Vandenhoeck und Ruprecht, 1977 ; Supplementband, 2005.

SHARPE, R., A handlist of the latin writers of Great Britain and Ireland before 1540, Turnhout : Brepols, 1997.

TE.TRA. : CHIESA, P., CASTALDI, L., La trasmissione dei testi latini del medioevo - Medieval Latin Texts and their Transmission, vol. I-V, Florence : SISMEL, 2004-2013.

WALTHER, H., Initia carminum ac versuum Medii Aevi posterioris Latinorum : Alphabetisches Verzeichnis der Versanfänge mittellateinischer Dichtungen, Göttingen : Vandenhoeck und Ruprecht, 1959.

Collections

Analecta Mediaevalia Namurcensia

Auctores Britannici Medii Aevi

Corpus Christianorum. Continuatio Mediaeualis, Turnhout : Brepols (volumes publiés avant mars 2014).

Corpus Christianorum. Series Latina, Turnhout : Brepols (volumes publiés avant mars 2014).

Typologie des sources du moyen âge, Turnhout, Brepols (sauf les volumes 31, 50, 55, 57, 58, 60, 73).

Ouvrages étudiant la tradition d’un auteur ou d’un type de manuscrits

Les ouvrages et articles dressant l’état de la tradition d’une seule œuvre sont indiqués dans la fiche de l’œuvre.

[Albertus Magnus] FAUSER, W., Codices manuscripti operum Alberti Magni. Pars I : Opera genuina, Münster : Aschendorff, 1982.

[Boethius] Codices Boethiani, vol. I-IV, London : Warburg Institute, 1995-2009.

[Bonaventura] DISTELBRINK, B., Bonaventurae scripta : authentica, dubia vel spuria critice recensita, Rome : Istituto storico dei Cappuccini, 1975.

[Henricus de Gandavo] MACKEN, R., Bibliotheca manuscripta Henrici de Gandavo, vol. I-II, Leuven : Leuven University Press, 1979.

[Hugo de Sancto Victore] GOY, R., Die Überlieferung der Werke Hugos von St. Viktor : ein Beitrag zur Kommunikationsgeschichte des Mittelalters, Stuttgart : Hiersemann, 1976.

[Leonardus Brunus] HANKINS, J., Repertorium Brunianum. Volume I, Handlist of manuscripts : a critical guide to the writings of Leonardo Bruni, Rome : Istituto Storico Italiano per il Medio Evo, 1997.

[Petrus Hispanus] MEIRINHOS, J., Bibliotheca Manuscripta Petri Hispani, Porto : Brepols, 2011.

[Richardus de Sancto Victore] GOY, R., Die handschriftliche Überlieferung der Werke Richards von St. Viktor im Mittelalter, Turnhout : Brepols, 2005.

[Thomas de Aquino] DONDAINE, H.F., SHOONER, H. V., Codices manuscripti operum Thomae de Aquino, 3 vol., Romae : Commissio Leonina, 1967-1985. Le vol. IV est en préparation et a été consulté comme fichiers auprès de la Commissio Leonina, Paris.

NEDDERMEYER, U., Von der Handschrift zum gedruckten Buch : Schriftlichkeit und Leseinteresse im Mittelalter und in der frühen Neuzeit. Quantitative und qualitative Aspekte, 2 vol., Wiesbaden : Harrassowitz, 1998.

[Artes dictaminis] TURCAN, A.-M., FELISI, C., « Répertoire des Artes dictaminis », dans les actes du colloque « Le dictamen dans tous ses états. Perspectives de recherches sur la théorie et la pratique de l’ars dictaminis (XIe-XVe siècles) », à paraître en 2015.

[Astrologie] Bibliotheca astrologica latina, notices by David Juste and Charles Burnett : répertoire de notices publié sur le site web du Warburg Institut (Londres) : http://warburg.sas.ac.uk/library/digital-collections/bibliotheca-astrologica/

[Biblica] Carolingian Biblical Commentaries : répertoire créé par Burton Van Name Edwards (Brown University) : www.tcnj.edu/~chazelle/carindex.htm

[Chroniques] Repertorium chronicarum : a bibliography of the manuscripts of medieval Latin chronicles (Mississipi State University) : www.chronica.msstate.edu/browse.php

[Médecine] CHANDELIER, J., MOULINIER-BROGI, L., NICOUD, M., « Manuscrits médicaux latins de la Bibliothèque nationale de France », Archives d’histoire doctrinale et littéraire du moyen âge 73 (2006), 63-163.

[Visions] DINZELBACHER, P., Mittelalterliche Visionsliteratur. Eine Anthologie, Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1989.

Catalogues collectifs de manuscrits

Dans le cadre des collaborations institutionnelles avec l’IRHT, nous avons bénéficié de l’extraction des listes des titres des œuvres et de leurs occurrences, afin de repérer les œuvres enregistrées les plus fréquemment dans les catalogues collectifs suivant :

Catalogue collectif de France (BnF, Paris), pour lequel nous remercions Mme Véronique Falconnet et M. Jérôme Sirdey : http://ccfr.bnf.fr/portailccfr/jsp/index.jsp

Manuscripta Mediaevalia, pour lequel nous remercions M. Robert Giel (StaBi, Berlin) : http://www.manuscripta-mediaevalia.de/#|4

MEDIUM : répertoire des manuscrits reproduits et recensés (IRHT, Paris) : http://medium.irht.cnrs.fr/

Schoenberg Database of Manuscripts, pour lequel nous remercions les Penn Libraries : http://dla.library.upenn.edu/dla/schoenberg/index.html

Catalogue de manuscrits

  • BERN, Burgerbibliothek

HAGEN, H., Catalogus codicum Bernensium (Bibliotheca Bongarsiana), Bernae : typis B.F. Haller, 1874.

HOMBURGER, O., Die illustrierten Handschriften der Burgerbibliothek Bern. Die vorkarolingischen und karolingischen Handschriften, Bern : Burgerbibliothek, 1962.

Schätze der Burgerbibliothek Bern, hrsg. im Auftrag der bürgerlichen Behörden der Stadt Bern anlässlich der 600-Jahr-Feier des Bundes der Stadt Bern mit den Waldstätten, Bern : Herbert Lang & CIE, 1953.

  • MONZA, Biblioteca capitolare

BELLONI, A., FERRARI, M., La Biblioteca capitolare di Monza, Padova : Antenore, 1974.

  • PADOVA, Biblioteca Universitaria

TONIOLO, F., GNAN, P., Splendore nella regola. Codici miniati da monasteri e conventi nella Biblioteca Universitaria di Padova, Padova : Biblioteca universitaria di Padova, 2011.

Prochains dépouillements

JEAN GERSON, Œuvres complètes, éditées par P. GLORIEUX, vol. I-X, Paris – Tournai : Descléé, 1960-1973.

Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements : Reims, 4 vol., Paris : Plon, 1904-1909.

Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements. Tome III (Saint-Omer…), Paris : Imprimerie Impériale, 1861.

Nous remercions de leur enthousiaste et généreuse participation les chercheurs qui nous ont fait profiter de leur expertise :

  • Laura Albiero (IRHT, Paris)
  • Martina Ambrogio (Université de Turin)
  • Nicole Bériou (Université de Lyon 2)
  • Denise Bouthillier (Commissio Leonina, Paris)
  • Monica Brînzei (IRHT, Paris – ERC-THESIS)
  • Gionata Brusa (Julius-Maximilians-Universität, Würzburg)
  • Carmen Cardelle de Hartmann (Université de Zürich)
  • Pierre Chambert-Protat (EPHE, Paris)
  • Angela Cossu (Université de Pise – EPHE, Paris)
  • Jérémy Delmulle (IRHT, Paris – Biblissima)
  • Fr. Elias Dietz (abbaye de Gethsemani, Kentucky)
  • Isabelle Draelants (IRHT, Paris)
  • Frédéric Duplessis (EPHE, Paris)
  • Claudia Fabian (Bayerische Staatsbibliothek, München)
  • Thomas Falmagne (Bibliothèque nationale de Luxembourg)
  • Klaus-Dietrich Fischer (Universitätsmedizin, Mainz)
  • Joanna Fronska (IRHT, Orléans)
  • Bénédicte Giffard (IRHT, Paris)
  • Cédric Giraud (IUF, Université de Nancy)
  • Monica Green (Arizona State University)
  • Caroline Heid (IRHT, Paris)
  • Marlène Helias-Baron (IRHT, Paris)
  • Amélie de las Heras (Fondation Thiers, Paris)
  • Zbigniew Izydorczyk (University of Winnipeg)
  • Annette Kehnel (Universität Mannheim)
  • Emmanuelle Kuhry (IRHT, Paris – Biblissima)
  • Cécile Lanéry (IRHT, Paris)
  • Alessia Marzo (Université de Turin)
  • Laure Miolo (IRHT, Paris)
  • Martin Morard (LEM, Paris)
  • Laurence Moulinier (CIHAM, Lyon)
  • Uwe Neddermeyer (Düsseldorf)
  • Dominique Poirel (IRHT, Paris)
  • Claudia Rabel (IRHT, Orléans)
  • Franz Roberg (Hessisches Staatsarchiv, Marburg)
  • Jean-Pierre Rothschild (IRHT, Paris)
  • Christopher Schabel (University of Cyprus)
  • Bénédicte Sère (Université Paris Ouest, Nanterre)
  • Patrice Sicard (IRHT, Paris)
  • Patricia Stirnemann (IRHT, Paris)
  • Véronique Trémault (IRHT, Orléans)
  • Anna Tropia (IRHT, Orléans)
  • Anne-Marie Turcan (EPHE, Paris)
  • Iolanda Ventura (IRHT, Orléans)
  • Hanno Wijsman (IRHT, Paris)
  • Giuseppe Zarra (Sapienza. Université de Rome)